Introduction au mémoire de: 


GUILLEMETTE TILLAUD

LE SEUIL DE L’ENGAGEMENT

Entre le donner à voir et l’éthique de la création

 

            «L'artiste de l'ère Anthropocène rencontrant ses limites est un acteur relationnel du monde, produisant des situations et ouvrant des bifurcations improbables, plutôt qu'un acteur autonome dans le monde produisant des objets»

 

(Sous la direction de Bernard Stiegler avec le collectif Internation, Bifurquer, Paris, Les Éditions les liens qui libèrent, 2018,  p. 175-176)

 

 

            L’Art, je voyais l’art comme un moyen de m’échapper, de m’affranchir du monde réel et de ses tourments, je voyais un silence, une détente, un moyen d’exulter, de rêver, de penser et de comprendre le monde qui m’entoure, un monde dans lequel mon conscient fabrique mon langage, mon être. Je dessinais sur les portes de ma chambre d’enfant, je dessinais des robes, des chevaux, des visages que je ne connaissais pas avec un feutre bleu, un crayon pour maquiller les yeux, ensuite je dessinais sur des feuilles, toujours des robes, des visages inconnus, des sourires, des yeux, j’étais fasciné par les yeux, des regards. Je me suis mise à la peinture, à l’huile, je peignais avec mes pinceaux, mes doigts, mes mains, des formes, des tourbillons de couleurs et des maisons. Je me demandais si cela était naturel que de dessiner, pourquoi je le faisais, à quoi cela me servait-il ? Quel était le but de le faire ? Un anti-stress ? Ou bien était-ce un message de mon subconscient qui voulait sortir de ma tête ? Comment je devais l’analyser ? A toutes ces questions je ne pouvais tout simplement pas y répondre. Dessiner la vie, la mort, les humains, les animaux, la faune, la flore, les choses existantes et celles qui n’existent que dans nos songes! Je n’ai jamais dessiné le ciel et ses nuages, ni le soleil, ni le vent, ni le sable, ni la mer mais je dessinais bien volontier des arbres, des sapins, des rivières, des forêts, des feuilles, des fleurs, pourquoi ?

 

            En grandissant, je commençais à me concentrer sur les problématiques qui m’entouraient, qu’elles soient familiales, communautaires, environnementales, politiques, économiques et bien d’autres encore. J’ai toujours été attirée par la lumière, la luminosité, les ondes, l’énergie, les choses que l’on ne voit pas ou que l’on ne soupçonne pas. Je me suis ancrée à des habitudes, dessiner, peindre sans aller voir plus loin, sans prendre le temps d’aller plus en profondeur dans mes lignes, mes traits, mes formes, sans en faire d’analyse particulière, sans me demander que si je dessinais tel trait ou telle ligne et bien l’accent serait posé sur tel message, telle notion ou autre connaissance pour tenter de comprendre pourquoi je le fais.

            Au fur et à mesure mes pensées se sont dirigées vers les problématiques sociétales contemporaines et plus spécifiquement à l’environnement, lier l’art et les problématiques, lié l’art à l’engagement, on s’engage à faire connaître, dénoncer, informer, à combattre des pensées, des idées, des faits. Cet engagement se détermine par un passage nous liant à quelque chose, d’une forme visible ou invisible, un liant qui nous tire vers cette chose d’indéfinie, c’est faire corps avec l’objet ou le sujet dans la même direction, comme attaché, peut-être comme une contrainte, une présence infinie, une valeur à laquelle on doit se fier et à laquelle on ne déroge pas, faire que ce dernier soi ou devienne une lutte constante, une main qui fabrique, qui caresse, qui agit, qui est active à laquelle on se lie sans durée établie. Représenter cette notion comme un combat commun pour une prise de conscience collective quant à notre environnement.

            Ma pratique artistique s’est petit à petit dirigée vers des mediums comme la photographie me permettant de capter le non visible, les ondes, l’énergie vive et l’énergie vide dans un contexte environnemental. 

 

            Quant au seuil, cette notion nous apporte un éclairage assez singulier, notamment celui comme étant un pas de porte, la définition la plus courante. En explorant la notion de seuil, je me suis penchée sur son versant subjectif, celui de la limite, passer d’une chose à une autre, franchir un mur, franchir une limite croissante ou décroissante, passer d’un univers à un autre à l’aide/grâce/malgré un liant. Cela m’interpelle sur sa résonance passible et sourde, quelque chose qui pourrait évoluer en ayant franchi une faille, cette faille étant à problématiser.

 

            Le seuil et l’engagement soulèvent une troisième notion qui est celle de l’éthique, l’éthique limite certaines dérives et, parfois est moralisatrice, ce qui génère une responsabilité envers l’engagement, envers les spectateurs et pour finir envers soi-même. Alors comment peut-on donner à voir ce qui ne se voit pas tout en étant responsable et éthique à travers les créations artistiques contemporaines ? Les artistes voulant donner à voir sur les problématiques environnementales ont-ils connaissance de leur seuil d’engagement dans leurs productions artistiques ? ils créent mais pour quoi ? Rajoutent-ils sans connaissance de cause (seuil de leur engagement) des marchandises supplémentaires aux marchandises existantes ?

 

            Mon mémoire tend à définir cette faille, à comprendre ce qui est le plus important, ce qui est prioritaire, le donner à voir ou l’éthique d’une création qui s’engage, faut-il forcément allier les deux pour que le résultat soit optimal dans sa réception? par ma pratique artistique je questionne cet état presque végétatif, impalpable, cet étau qui se resserre et maintien dans un presque entre-deux, un presque entier, notre résilience face au monde dans lequel nous vivons.

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Guillemette Tillaud, Photographie numérique, Switch off, format 60x90, Paris, 2020
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Guillemette Tillaud, Photographie numérique, Switch off, format 60x90, Paris, 2020
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Guillemette Tillaud, Photographie numérique, Reflets, format 60x90, Paris, 2020